Mgr Aloys Bigirumwami est né le 22 décembre 1904, il a été baptisé le jour de Noël 1904. Il est le fils de Joseph Rukamba l’un des premiers chrétiens de la Mission catholique de Zaza fondée en 1900 après celle de Save. A l’âge de 10 ans, il est entré au Petit Séminaire de Kabgayi. Après le Grand Séminaire, il fut ordonné prêtre le 26 mai 1929. Successivement vicaire des paroisses Kabgayi (1930), Murunda (1930), Kigali Sainte Famille (1931), Rulindo (1932), il fut curé de Muramba pendant 18 ans, du 30 janvier 1933 au 17 janvier 1951, ensuite curé de Nyundo. Nommé le 14 février 1952 à la tête du Vicariat apostolique de Nyundo, lors de sa création, par le Pape Pie XII,  il fut consacré le 1er  juin 1952 à Kabgayi par Mgr Déprimoz (vicaire apostolique de Kabgayi) à la tête du diocèse de Nyundo [1]. Celui-ci comprenait les anciennes préfectures de Gisenyi, Kibuye et une partie de Ruhengeri qui comptait 54.000 chrétiens, 27.000 catéchumènes sur une population totale de 375.000. Le Diocèse de Nyundo comptait 25 prêtres, 8 Pères Blancs, 11 Frères Joséphites, 28 religieuses de la congrégation Abenebikira, et 5 Sœurs Blanches. A sa consécration, le diocèse de Nyundo reçut 20.000 nouveaux convertis. Mgr Bigirumwami aura, à son tour, l'honneur de consacrer l'évêque André Perraudin.

Il a écrit beaucoup d’ouvrages sur la culture rwandaise. En décembre 1954, peu avant Noël, il a fondé le magazine « Hobe » (« salut accompagné d’une accolade ») destiné à la jeunesse. Il aimait dire que « Hobe » c’était son enfant. En 1980, il expliquait le choix de ce titre en ces termes :

« Vous avez déjà vu l’enfant Jésus endormi dans la crèche les bras ouverts... pour embrasser tout le monde, les petits comme les grands. Voilà le sens du choix de ce nom de Hobe. J’ai pensé à la jeunesse et j’ai dit : Que Dieu leur fasse connaître Jésus, que Jésus les embrasse et que eux aussi L’embrassent. J’ai pensé à tous les enfants du Rwanda et j’ai dit : Que Jésus soit un modèle pour eux, qu’ils grandissent aimés de Dieu et des hommes. »

 

Feu Mgr Aloys Bigirumwami dont personne ne peut dire, même aujourd’hui, qu’il était Hutu, nous surprend dans une lettre écrite en 1958 (traduit du kinyarwanda) [2] au sujet de son identité ethnique :

 


" Il existe aujourd’hui un problème crucial pour ceux qui doivent développer notre pays, ce n’est pas autre chose, c’est le problème ethnique ou les relations entre les Tutsi, les Hutu et les Twa. Voici le nœud du problème : qui est Hutu ? qui est Tutsi ? qui est Twa ? Peut-on déterminer cela à partir de traits physiques, des origines, du pouvoir ou de la richesse ?

 

Je peux citer le cas  des  inter-mariages dans les territoires ou les régions de Nyanza-Nduga, Kigali-Busanza, Kibuye et Kinyaga ; le plaisir serait pour moi de savoir ce qu’en pensent les habitants de ces régions. Ce serait extrêmement difficile de distinguer Hutu, Tutsi et Twa à partir de la ressemblance physique. Moi-même j’ai toujours cru que j’étais Tutsi (mais sans en être certain) j’ai été convaincu du contraire en lisant l’ouvrage du Père Delmas attestant que les Abagesera sont des Hutu"

 


A l’époque, il était de bon ton de se déclarer Tutsi et réfuter tout lien héréditaire avec les Hutu. La déclaration de Bigirumwami prend le contre-pied d’une autre déclaration signée, elle aussi au courant de l’année 1958, par les hauts dignitaires du Roi (Abagaragu b’i Bwami) qui contestaient tout lien héréditaire ou génétique entre Tutsi et Hutu pour que ceux-ci puissent prétendre à un quelconque partage du pouvoir.

Après 21 ans de service, l'évêque Aloys Bigirumwami a démissionné le 17 décembre 1973, atteint par la limite d’âge. Il est mort d'une crise cardiaque, le 3 juin 1986, à l’âge de 81 ans, à l’hôpital de Ruhengeri, et fut enterré à la cathédrale de Nyundo. Il aura droit droit à des funérailles nationales comme le Premier Président de la République Dominique Mbonyumutwa, Chancelier des ordres nationaux, qui disparaît près de deux mois plus tard, le 25 juillet 1986.

Eugène Shimamungu

www.editions-sources-du-nil.fr

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[1]Delforge J. et Reyntjens, F,  Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu,  Paris, L'Harmattan, 2008.

[2] C’est-à-dire avant la révolution rwandaise (soit in tempore non suspecto), mais également pendant que les choses étaient en train de changer. Bien entendu l’on peut interpréter cette lettre comme une volonté de lâcher l'institution monarchique, qui n’était pas moins fière d’avoir un Tutsi comme premier évêque africain. Voici l’extrait de cette lettre en kinyarwanda (Extrait de « Ibaruwa ya Musenyeri Bigirumwami »  Ingingo z’ingenzi mu mateka y’u Rwanda. Imyaka cumi y’isabukuru y’ubwigenge 01.07.1962-01.07.1972, umusogongero wa kabili, Kigali, Ibiro by’amakuru muli Prezidansi ya Repubulika, p. 33) :

"Hali ikibazo giteye inkeke abashinzwe guteza igihugu cyacu imbere, si ikindi ni ikibazo cy’amoko cyangwa cy’umubano hagati y’Abatutsi, Abahutu n’abatwa. Dore aho ikibazo kili : Umuhutu ni iki? Umututsi ni iki? Umutwa ni iki? Twabihera ku isura se, ubwoko se, icyubahiro cyangwa ubukungu se?

 

Ndatanga urugero ku baturage bashyingiranye bo muli za teritwari cyangwa uturere twa Nyanza-Nduga, Kigali-Busanza, bo ku Kibuye no mu Kinyaga; byanshimisha menye icyo abo baturage b'utwo turere babitekerezaho. Byabagora rwose bishinze isura, babashakamo Abahutu cyangwa Abatutsi cyangwa Abatwa. Nk’Abatwa bo mu Kabagali (Teritwari Nyanza) wagira ngo ni abatutsi. Nanjye ubwanjye nahoze nibwira ko ndi umututsi (!) (aliko ntabihamya) ibyo byankamutsemo nsomye igitabo cya padri Delmas gihamya ko Abagesera ali Abahutu…"

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Bibliographie :

BIGIRUMWAMI, Aloys, Imihango n'Imigenzo n'Imiziririzo. Nyundo, 1964. - Coutumes et interdits - a) concernant les vivants, b) culte des esprits.

BIGIRUMWAMI, A., Imigani migufi, ibisakuzo, inshamarenga. Nyundo, 1967. - 4.332 proverbes, 300 dictons et 1.000 devinettes.

BIGIRUMWAMI, Mgr., Les rites rwandais autour de la mort, in Colloque: Ethique chrétienne et valeurs africaines. Kinshasa, 1969, 40-58.

BIGIRUMWAMI, A., Ibitekerezo Ibyivugo, Amahamba, Indirimbo, Imbyino. Nyundo, 1971. - Légendes, poèmes guerriers, poèmes pastoraux.

BIGIRUMWAMI, A. Mgr., Imigani miremire. Nyundo, 1971. - Fables, contes moraux et autres en Rwandais.

BIGIRUMWAMI, A. Mgr., Imana y'abantu - abantu b'Imana. Nyundo. - Le Dieu des hommes et les hommes de Dieu.

BIGIRUMWAMI, A. Mgr., Imana mu bantu - abantu mu Mana (Dieu parmi les hommes et les hommes en Dieu). Nyundo.

BIGIRUMWAMI, A., Ibitekerezo Ibyivugo, Amahamba, Indirimbo, Imbyino. Nyundo, 1971. - Légendes, poèmes guerriers, poèmes pastoraux.

BIGIRUMWAMI, A. Mgr., Imigani miremire, Nyundo, 1971 - Contes moraux et autres en Rwandais.

BIGIRUMWAMI, A. Mgr., Umuntu (L'homme). vol.I: Jyejyejyewe-Jyejyenyine (Une anthropologie rwandaise traditionnelle), Nyundo, 1983; vol.II: Imibereho y'umuntu (La vie morale traditionnelle). manuscrit, Diocèse de Nyundo; vol. III: Umwihariko w'abakristu (Les particularités de la vision chrétienne de l'homme). Manuscrit, Diocèse de Nyundo.

BIGIRUMWAMI, A. Mgr., Imigani "timangiro" y'u Rwanda (Les contes moraux du Rwanda). Présentation et traduction de Bernardin Muzungu. 2e éd. Butare, Ed. de l'Université nationale du Rwanda, 1987, 267 p.

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