Scholastique Mukasonga, 2012, Notre-Dame du Nil, Paris Gallimard, Continents Noirs. 223 pages.

 

La romancière Scholastique Mukasonga aurait peut-être dû nous prévenir tout au début de son œuvre, même si c’est écrit sur la couverture qu’il s’agit d’un « roman », signaler par une épitaphe : « Ce roman est une œuvre de pure fiction, mais toute coïncidence ou ressemblance avec des situations ou des personnages réels n'est ni fortuite ni involontaire ». Car pour nous les Rwandais, les romans n’existent pas, et nous prenons tout ce qui est consigné dans un livre comme  la vérité. Cette œuvre, faut-il encore le souligner c’est de la pure fiction. En quelque sorte, l’auteur s’est autorisée le droit de dire un peu n’importe quoi sur l’histoire douloureuse du Rwanda. Il ne faut rien prendre comme vrai, l’auteur s’est laissée emporter par ses propres sentiments, ses délires : c’est le propre du roman, de la fiction.

L’histoire est campée dans un lycée « Notre-Dame du Nil » que l’on aura aucune peine à identifier comme le Groupe scolaire Marie Merci de Kibeho à Gikongoro, car comme l’écrit l’auteur : « Le lycéeapparitions kibeho est tout proche du Nil. De sa source évidemment ». Mais ce qui s’y passe images-copie-5n’est pas sans rappeler le Lycée Notre Dame de Cîteaux à Kigali, un lycée de privilégiées, de filles de dignitaires hutus. Un lycée que l’auteur a fréquenté pendant sa jeunesse… euh, tout en étant Tutsie. Néanmoins, ce qui laisse penser qu’il s’agit du Groupe scolaire Marie Merci, c’est que l’auteur l’a débaptisé (fiction oblige) pour lui donner le nom de « Notre-Dame du Nil ». Kibeho est en effet le lieu des apparitions de la Vierge Marie, que l’on a baptisée Mater Dolorosa, la « Vierge de la Douleur ». Mais comme l’auteur décrit la statue, elle n’est pas effectivement blanche : « Notre Dame du Nil était noire, son visage était noir, ses mains étaient noires, ses pieds étaient noirs, Notre Dame du Nil était une femme noire, une Africaine, une Rwandaise, pourquoi pas ? ». Eh… nuance ! A part son accoutrement, la Mater dolorosa de Kibeho est… chocolat : pas vraiment noire comme l’authentique « Vierge Noire », et pas vraiment blanche comme les autres Madones ! Pour moi elle ressemble à une indienne et ne ressemble sous aucun trait à une africaine.

L’histoire en elle-même n’est pas chronologique, l’auteur introduit volontairement des anachronismes. C’est une histoire qui se serait passée sous les deux premières républiques. La première est prise pour la 2ème. Et comme dans le livre cette dernière va être instaurée par un coup d’état dirigé par un homme du Nord. Mais ce qui se passe avant le coup d’état peut être comparé à ce qui se passait sous la 2ème république bien évidemment avec de grosses exagérations. Car l’auteur a bien forcé le trait notamment en ce qui concerne la politique de l’équilibre ethnique, qui devient son délire du début à la fin du roman. « Peuple majoritaire » par-ci, « nez majoritaire » par-là (pour éviter de dire le mot « hutu »), l’on comprend qu’elle a gobé les théories du propagandiste Jean-Pierre Chrétien pour dénigrer l’ethnie hutu, rubanda nyamwinshi. L’influence de Jean Pierre Chrétien apparaît un peu partout sous la plume de Mukasonga.

Elle entre carrément dans ses délires en portraiturant deux jeunes filles qui se prennent pour des pharaonnes Isis et autres Candace sous l’influence d’un Français excentrique M. de Fontenaille, et deux autres jeunes hutu qui iront jusqu’à casser, pendant la nuit, le nez d’une grande statue de la Vierge Notre-Dame du Nil, sous prétexte qu’elle n’avait pas un « nez majoritaire ». Du délire aussi lorsqu’elle raconte que le Roi Baudouin était stérile, parce que le « sabre, plein de dorures » qu’il portait à la taille lors de sa première visite au Congo, a été subtilisé par un sorcier congolais qui l’a envoûté par force « dawa ». Le Roi Baudouin refuse un enfant « Merciana, la cadette » (suivez mon regard : la cadette chez Juvénal Habyarimana s’appelle Marie Merci) que lui donne le Président du Rwanda en compensation de sa stérilité.

Un peu bouffeuse de curés par les bords, l’auteur n’est pas tendre avec l’église catholique représentée dans le livre par l’obscur Père Herménégilde, voyeur, mais pas ostensiblement pédophile. Elle est représentée également par les Sœurs (blanches) qui dirigent le Lycée Notre Dame du Nil. Affidées au pouvoir parce qu’elles accueillent les filles de dignitaires, elles attirent même la visite de la Reine Fabiola et de la Première Dame. Par manque d’autorité surs ces filles toutes puissantes dont Gloriosa Nyiramasuka, la meneuse qui exige que les Tutsies soient toujours servies à table en dernier, les Sœurs  n’arrivent pas à éviter beaucoup d’autres drames, notamment les visites du week-end par les grandes personnalités qui viennent chercher les filles. L’une des filles en Terminale, Frida, tombe enceinte, et meurt après une fausse couche. A la fin de l’année scolaire, elles ne parviendront pas à arrêter les troubles où les Tutsies seront frappées, pourchassées et même tuées. Le Père Herménégilde leur tiendra ce discours :

« Chassez ces Tutsis du lycée, mais il n’est pas nécessaires de vous salir les mains. Vous attrapez quelques unes et vous leur donnez de bons coups de bâton, cela leur fera passer le goût des études. Elles périront dans la montagne, de froid, de faim, dévorées par les chiens errants et les bêtes sauvages, et celles qui survivront et réussiront à passer la frontière, elles seront obligées de vendre ce corps dont elles sont si fières au prix d’une tomate sur le marché. La honte c’est pire que la mort. Remettons-les au jugement de Dieu ».

Et comme dans l’histoire des événements sanglants qui se sont produits au Rwanda (1973, 1994), l’auteur n’oublie pas : une Hutue va parvenir à sauver une Tutsie à Notre Dame du Nil. Et… ce sera tout !

Pour arrêter les troubles, c’est l’armée qui prit le pouvoir pour rétablir l’ordre. Les « vrais Hutus, avaient pris le pouvoir » ; « ils vont calmer ceux qu’ils avaient excités, d’ailleurs ceux-là, ils eut ce qu’ils voulaient : les places des Tutsis ». Le Père Herménégilde déclare à la fin qu’une nouvelle Notre Dame du Nil sera intronisée à la rentrée. Ce sera une « vraie Rwandaise », avec « un nez majoritaire », espéraient certaines élèves.

La conclusion de l’auteur est sans appel :

« le Rwanda c’est le pays de la mort (…) toute la journée, Dieu parcourt le monde mais, chaque soir, il rentre chez lui au Rwanda. Eh bien, pendant que Dieu voyageait, la Mort lui a pris sa place, quand il est revenu, elle lui a claqué la porte au nez. La Mort a établi son règne sur notre pauvre Rwanda. »

 

Eugène Shimamungu

©www.editions-sources-du-nil.fr

Tag(s) : #Réactions Livres
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